Interview de Mohammed Benmoussa : « Les cinq prochaines années seront difficiles pour le futur gouvernement »

Accueil . Actualites .

31/10/2016

Maroc Hebdo : A quoi est due, selon vous, la victoire éclatante du PJD aux dernières élections législatives? Etait-elle prévisible ?
Mohammed Benmoussa : La première des victoires est celle de la démocratie. Les Marocains ont voté librement pour qui ils désiraient et aucune autorité administrative n’a tenté de les intimider ou de les influencer, comme par le passé. Et puis le roi Mohammed VI a appliqué à la lettre le texte et l’esprit de la Constitution en nommant très rapidement Abdelilah Benkiran chef de gouvernement. Les choix démocratiques du souverain sont clairs et irréversibles, et aucune tentative émanant de certains partis mauvais perdants, y compris le vainqueur des élections, ne pourra jeter le discrédit sur cette marche vers la démocratie. Faut-il rappeler que le CNDH, la délégation de l’UE et les observateurs étrangers ont tous affirmé que le scrutin a été transparent et loyal ? Les quelques irrégularités qui ont pu être dénoncées sont, certes, réelles mais demeurent des épiphénomènes.

Maroc Hebdo : Mais qu’en est-il du PJD ? S’agit-il d’une victoire éclatante à laquelle vous vous y attendiez?
Mohammed Benmoussa : Le succès du PJD est incontestable, d’autant plus qu’il a gouverné cinq années et que les électeurs ne l’ont pas sanctionné malgré l’usure du pouvoir. Ils l’ont conforté en lui attribuant 19 députés supplémentaires. Mais je crois sincèrement que ce résultat est une victoire en trompe-l’œil, pour deux raisons essentielles : d’abord, la démocratie marocaine est encore à un stade de juvénilité à cause du taux très élevé d’abstention par opposition à la participation massive de la frange traditionnaliste et conservatrice de la société marocaine qui vote d’une seule voix pour le PJD. Ensuite, le débat politique durant la campagne a été relativement médiocre, dominé par des affaires de mœurs, totalement déconnecté du bilan gouvernemental et des programmes, et phagocyté par des associations de proximité qui ont œuvré pour le PJD sous couvert d’actions caritatives. J’avoue avoir été surpris par l’ampleur de l’abstention, ce qui me laisse à penser que le travail de sensibilisation qui nous reste à accomplir est considérable.

Maroc Hebdo : Deux partis, le PJD et le PAM, se sont particulièrement distingués par leurs scores électoraux importants. Croyez-vous à une bipolarisation politique au Maroc ?
Mohammed Benmoussa : Cette bipolarisation est de fait installée dans le paysage politique marocain. Elle a été voulue par à peu près le tiers des citoyens, qui ont bien voulu s’inscrire sur les listes électorales et qui ont accepté de se déplacer le jour du scrutin pour glisser leur bulletin dans l’urne. Quant aux deux tiers des Marocains qui sont restés muets et passifs, personne ne connaît leur opinion sur cette question. Mais force est de reconnaître que la bipolarité est une étrangeté pour la culture politique marocaine, habituée au pluralisme politique depuis l’indépendance.

Maroc Hebdo : Pourquoi, d’après vous, l’Istiqlal et les autres partis traditionnels ont subi des revers pendant ce scrutin ?
Mohammed Benmoussa : Chacun pour des raisons qui lui sont propres, liées à la personnalité du dirigeant, aux luttes intestines, aux dysfonctionnements organisationnels ou au discours politique qui est véhiculé et dans lequel l’électorat ne se reconnaît plus. Mais tous sont face à la même menace : celle du déclassement en l’absence de renouvellement. Concernant l’Istiqlal, qui est la famille politique à laquelle j’appartiens depuis maintenant vingt ans, je crois que nous devons retrouver les valeurs originelles qui constituent son ADN et qui ont toujours fait sa singularité et sa personnalité. Ces valeurs théorisées par le père fondateur du parti, feu Allal El Fassi, lui le théoricien de l’autocritique, gardien des valeurs d’authenticité et éclaireur des principes de modernité, indéfectible défenseur de l’institution monarchique, de l’intégrité territoriale et de l’exigence démocratique. Son message est intemporel et il doit être revisité à l’aune des enjeux du Maroc contemporain.

Maroc Hebdo : Mais pensez-vous que ce renouvellement du parti de l’Istiqlal que vous appelez de vos vœux, pourra se faire avec son secrétaire général actuel, Hamid Chabat ?
Mohammed Benmoussa : Hamid Chabat a été élu par le Congrès du parti à une courte majorité, mais son élection a été incontestable et sa légitimité ne peut être remise en cause. Au lendemain des communales et régionales de septembre 2015, où l’Istiqlal a essuyé un échec retentissant, je faisais partie de ceux qui appelaient à un Congrès extraordinaire pour renouveler l’équipe dirigeante du parti, secrétaire général et Bureau exécutif inclus. Le Conseil national en a décidé autrement à une écrasante majorité. La démocratie interne du parti a dit son dernier mot. Mais si le secrétaire général est conforté par le parlement du parti, cela ne le dispense pas de travailler à redonner un nouveau souffle à notre famille politique en écoutant le message des électeurs. Je pense qu’il le fera et je suis disposé à l’aider dans cette démarche s’il le souhaite.

Maroc Hebdo : Que pensez-vous de la future coalition gouvernementale ? Croyez-vous que l’Istiqlal en fera partie ?
Mohammed Benmoussa : L’intérêt de la Nation voudrait que cette coalition soit forte et homogène. Je ne masque pas mes divergences profondes avec l’idéologie politique du PJD, ni avec la politique économique menée par le gouvernement sortant, mais comme beaucoup de Marocains, je souhaite que le gouvernement Benkiran II réussisse car son succès sera celui de notre pays et de nos compatriotes. Mais deux conditions sont nécessaires : une relation de confiance entre les formations politiques de la majorité et un accord quasi contractuel sur un programme et des objectifs. Si ces deux conditions sont réunies, l’Istiqlal a vocation à participer à l’équipe gouvernementale pour peser de tout son poids sur les grandes décisions politiques et économiques et pour mener très rapidement avec efficacité et détermination les réformes structurelles dont notre pays a cruellement besoin.

Maroc Hebdo : Le climat économique n’était pas favorable pendant les cinq dernières années. Quels sont vos pronostics pour les cinq prochaines années ?
Mohammed Benmoussa : Au contraire, l’environnement économique était propice pour le Maroc, avec une baisse sans précédent du cours du baril de pétrole, une reprise économique aux USA, en Asie, dans les économies émergentes et, dans une moindre mesure , en Europe, une détente sur les taux d’intérêts internationaux et, au niveau endogène, plusieurs années de bonne pluviométrie et des rentrées exceptionnelles de devises en lien avec les IDE et les dons des pays du CCG. Malgré ces facteurs favorables, l’économie marocaine a subi de lourdes contreperformances en termes de croissance, d’emploi, de dette publique et d’inégalités sociales. Le gouvernement a donc gâché des opportunités qu’il n’est pas sûr de retrouver durant sa seconde mandature. Les cinq prochaines années seront donc difficiles tant les enjeux économiques et sociaux sont nombreux et notre pays a besoin d’un gouvernement commando pour les relever.

Maroc Hebdo : Quels sont les grands défis qui attendent le futur gouvernement de Benkirane ?
Mohammed Benmoussa : Je le disais à l’instant, ces défis sont nombreux, mais trois me semblent décisifs : l’intégrité territoriale, l’éducation et l’emploi. Le dossier du Sahara nécessite un traitement diplomatique différencié. Certes les 69 nouveaux ambassadeurs vont déployer une diplomatie multidimensionnelle, mais il faudra aller plus loin et doter nos diplomates de plus de moyens et de ressources financières, car la diplomatie est avant tout une affaire de prestige et de réseaux. Il faudra pénétrer les grandes institutions qui font l’opinion publique internationale et tisser des liens forts avec les pays qui comptent au sein des Nations Unies, de l’Union européenne et de l’Union africaine. Il faudra, enfin, muscler notre diplomatie économique pour rééquilibrer notre balance commerciale et aller à la conquête des marchés américain, canadien, britannique, russe, chinois, indien, brésilien ou saoudien. L’éducation nationale doit sortir de l’idéologie rétrograde pour en extirper les idées haineuses et transporter nos enfants dans l’ère des savoirs. Sur le plan économique et social, ce sont une soixantaine de mesures phares qui doivent structurer la politique économique du prochain gouvernement, dont la réussite ne pourra être assurée que si nous offrons de la cohérence, de la lisibilité, de la visibilité et de la stabilité à l’ensemble des agents économiques, et en particulier aux entreprises.

Maroc Hebdo no 1182 du 21 au 27 octobre 2016

Commentaires

Recherche

Liens

SITES WEB :

Twitter

Facebook