Comment le chef de gouvernement peut entrer dans l’histoire ?

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06/11/2016

Sans doute que le secrétaire général du PJD, Abdelilah Benkirane, continue de célébrer avec ses partisans son succès aux législatives du 7 octobre dernier. Sa victoire électorale est incontestable et nul démocrate convaincu ne pourrait songer un seul instant lui en contester la légitimité, ni lui disputer l’aura personnelle qu’elle lui confère. Mais l’élixir de la victoire ne saurait l’enivrer de ses effets euphorisants forcément trompeurs, ni le détourner du réalisme politique qui sied à un homme d’Etat. Après tout, que faut-il célébrer au terme des cinq années de sa première mandature ? Le Maroc qu’il promettait de rendre meilleur va mal. Certes, il a engagé la réforme du régime de compensation et réduit légèrement le déficit public. Certes, il a accompli un premier pas dans la réforme du régime des retraites des fonctionnaires et repoussé l’échéance du collapse financier de quelques années seulement. Certes, il a réduit le prix de certains médicaments et a distribué des aides modestes aux couches sociales les plus défavorisées. Mais est-ce suffisant face aux extrêmes périls qui menacent notre pays et aux immenses souffrances sociales qui meurtrissent nos concitoyens ? La réponse est clairement non !

Nos échecs doivent être regardés avec lucidité
Faut-il se voiler la face et occulter tous nos insuccès, qui sont extrêmement nombreux et qui reflètent l’échec de plusieurs gouvernements successifs ? Regardons-les avec lucidité ! Pas moins de 17 millions de Marocains ne croient plus en la classe politique et manifestent leur défiance à son égard en refusant de s’inscrire sur les listes électorales ou de se déplacer dans les bureaux de vote le jour des scrutins. Plus de 13 millions de citoyens sont inactifs (taux d’activité de la population en âge de travailler de 47% seulement) et près de 1.1 million sont au chômage. Le taux de chômage des diplômés de l’enseignement général et de la formation professionnelle atteint 15.3%, tandis que le taux de chômage des jeunes citadins âgés de 15 à 24 ans avoisine le niveau affolant de 39%. Plus de 1,6 million de Marocains sont encore en situation de pauvreté absolue et 4,2 millions en situation de vulnérabilité. Plus de 2.4 millions de citoyens travaillent dans les circuits de l’économie informelle, et demeurent en dehors de toute protection sociale comme de toute contribution fiscale à l’effort national tel que stipulé par les articles 39 et 40 de la Constitution. L’économie marocaine est fragilisée par le faible rythme de la croissance et par son caractère peu inclusif, tandis que nos équilibres macroéconomiques restent précaires. Notre système bancaire ne finance pas correctement nos entreprises, dont les plus fragiles disparaissent régulièrement dans l’indifférence totale des autorités de régulation financière. Notre portefeuille public (établissements et entreprises publics) détruit de la valeur pour le budget général de l’Etat, qui a été plombé de plus de 100 milliards de dirhams en l’espace d’une décennie (2006-2015). Le rendement de l’impôt est faible (21% du PIB) en dépit d’une pression fiscale apparente (taux d’imposition) élevée. La dette publique atteint le seuil insoutenable de 82% du PIB et pose la question de la souveraineté financière du pays. Notre éducation nationale ne délivre pas à nos enfants les armes intellectuelles nécessaires pour affronter un monde globalisé dominé par la compétition culturelle, les savoirs scientifiques, la technologie, les techniques de communication, les langues étrangères, l’économie, la finance et le droit internationaux. Les réseaux sociaux et certains lieux de culte sont le théâtre d’une effervescence nauséabonde de discours haineux et de prêches d’excommunication proférés à l’encontre d’intellectuels modernistes, au moment où l’Etat fait preuve d’une incapacité à les faire cesser et à les sanctionner avec l’exemplarité que la gravité d’une telle situation requiert.

Se transcender en homme d’Etat
La mission que le Roi Mohammed VI a confiée à Abdelilah Benkirane doit l’obliger à se transcender en homme d’Etat. Il ne doit plus se considérer comme le leader d’un parti politique, fût-il vainqueur de deux élections législatives successives, mais comme le chef et le premier représentant du gouvernement d’une grande nation et d’un grand peuple. Il doit incarner la fonction et sanctuariser la cohésion nationale à travers le soin qu’il apporte à ses propos et ses comportements. Il doit jeter l’idéologie d’Ibn Taymiyya aux orties et redonner vie à la pensée de Ibn Arabi et Ibn Khaldoun. Tous les Marocains doivent se reconnaître en lui, et lui seul peut faire en sorte d’y parvenir. Il doit tendre la main à ses adversaires d’hier et les considérer comme des concurrents et non point des ennemis, car il ne peut y avoir de confrontation brutale ou de mise à mort en démocratie mais des combats pacifiques d’idées et des compétitions équitables de projets. Il doit laisser l’opposition jouer pleinement son rôle constitutionnel, car elle est le gage d’une saine respiration démocratique de notre système politique et le meilleur moyen de préparer les alternances naturelles et nécessaires de demain. Il doit apaiser le climat social dans le pays et rehausser la qualité du débat public en laissant la religion loin des surenchères politiques, en écartant les discours populistes et en s’interdisant les joutes oratoires inutilement belliqueuses. Il doit former une coalition gouvernementale composée de formations politiques crédibles et bâtie sur des engagements quasi contractuels de projets et d’objectifs. Il doit réunir autour de lui une équipe gouvernementale ramassée et cohérente, structurée autour de grands pôles ministériels et portée par des personnalités fortes aux compétences et aux qualités d’intégrité reconnues. Il doit, enfin, mener les réformes structurelles sans lesquelles aucun décollage économique ne pourra être réalisé et aucune émancipation citoyenne ne pourra être envisagée.

Face aux extrêmes périls, une seule réponse … les réformes !
La première des priorités du gouvernement Benkirane est notre intégrité territoriale. Le dossier du Sahara nécessite un traitement diplomatique totalement différencié de la politique conduite jusqu’à présent. Certes, les prémices de cette réforme apparaissent déjà à travers la nomination de 69 nouveaux ambassadeurs provenant de la société civile, du monde de l’entreprise et de la sphère intellectuelle, appelés à déployer une diplomatie multidimensionnelle aux côtés de la diplomatie officielle d’Etat. Mais notre politique étrangère devra aller plus loin. Il faudra doter nos diplomates de plus de moyens et de ressources financières, car la diplomatie est avant tout une affaire de prestige et de réseaux. Nos ambassadeurs devront pénétrer les grandes institutions qui font l’opinion publique internationale et tisser des liens forts avec les pays qui comptent au sein des Nations Unies, de l’Union européenne ou de l’Union africaine. Il faudra, aussi, muscler notre diplomatie économique pour rééquilibrer nos balances commerciales bilatérales et aller à la conquête des marchés américain, canadien, britannique, russe, chinois, indien, brésilien, iranien ou saoudien. La deuxième priorité du gouvernement doit être l’éducation. Il faudra sortir de l’idéologie ambiante pour en extirper les idées haineuses et transporter nos enfants dans l’ère des savoirs. Nous devons former de nouvelles générations de Marocains qui réfléchissent et s’interrogent plus qu’ils ne croient, qui découvrent et construisent par eux-mêmes leur capital de connaissances plus qu’ils n’apprennent. De jeunes générations qui parlent les langues vivantes étrangères, s’intéressent aux cultures de l’humanité et véhiculent des valeurs de respect et de fraternité. La troisième priorité doit être la croissance et l’emploi, sans lesquels la paix sociale devient illusoire. Objectif que le prochain gouvernement ne parviendra pas à atteindre s’il n’engage pas rapidement une politique économique audacieuse et réformatrice, bâtie sur une soixantaine de mesures phares orientées sur six grands axes stratégiques : le rôle des entreprises dans la création de richesses, l’impulsion des stratégies sectorielles en termes d’investissements et d’embauches, le financement bancaire de l’économie, la croissance et le marché financier, la modernisation des finances publiques et, enfin, l’impôt au service de la croissance économique.
La parole publique et l’action politique sont discréditées dans notre pays. Il est grand temps de restaurer leur prestige. Nous pouvons y parvenir collectivement si nous acceptons de travailler ensemble, de nous respecter et de nous faire mutuellement confiance, majorité gouvernementale et opposition comprises. Ailleurs, des États américains, asiatiques, européens ou même africains, s’en sortent beaucoup mieux que nous. Leurs gouvernements modernisent leurs économies, réforment leurs marchés de l’emploi, soutiennent leurs PME, s’attaquent aux dépenses publiques inutiles, développent leurs recettes fiscales, pilotent avec efficacité leurs entreprises publiques et réduisent leur endettement. Ils disent la vérité à leurs opinions publiques et obtiennent des résultats concrets. Cette espérance est à portée de main à condition que le chef de gouvernement se transcende en homme d’Etat pour entrer dans l’histoire, que la classe politique qui est en responsabilité lui emboîte le pas et que tous réinventent une autre façon de faire de la politique dans un pays qui est en état de grande appétence pour la transparence, l’éthique et la compétence.

Les Ecos no 1734 du 1er novembre 2016

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