Lettre ouverte aux militants du parti de l’Istiqlal Peuple de l’Istiqlal, la rénovation ou le déclin. A vous de choisir…

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18/09/2017

Chers camarades,
 
Au terme de deux décennies de militantisme au sein du parti de l’Istiqlal, j’ai considéré qu’il est de ma responsabilité politique comme de mon devoir moral de m’adresser directement à vous, militants du parti, et à travers vous à l’ensemble des sympathisants de l’Istiqlal. Il est des moments cruciaux dans l’histoire d’une famille politique où la vérité doit être dite sans ménagement et avec lucidité au risque, en cas de silence, d’hypothéquer l’avenir de cette organisation et, in fine, de la condamner à un irréversible déclin. Le 17ème Congrès de l’Istiqlal qui aura lieu le 29 septembre prochain, est un de ces moments historiques.

Tous les Marocains ont pleinement conscience que l’Istiqlal a radicalement changé, et pas forcément en bien ! L’Istiqlal des pères fondateurs, au premier rang desquels figure feu Allal El Fassi, et de leur illustre successeur, feu M’hamed Boucetta, n’est plus qu’un lointain souvenir. Tous les Istiqlaliens gardent vivace dans leur mémoire et leur cœur la fierté d’appartenir à la bannière d’hommes politiques rares qui ont livré bataille pour l’indépendance de leur pays, affirmé leur attachement à l’institution monarchique au moment où d’autres tergiversaient, réformé l’approche conservatrice du référentiel religieux ou assumé des choix politiques courageux quand la nation croulait sous la chape des années de plomb ou lorsqu’un pseudo gouvernement d’alternance leur était proposé en 1994. Tous ces actes politiques sont une marque indélébile qui demeurera inscrite à jamais dans le marbre de l’histoire du Maroc.

La prestigieuse épopée de l’Istiqlal fut soudainement interrompue en 1998 après le 13ème Congrès. La désignation de Abbes El Fassi ouvrira la voie à une nouvelle ère politique inodore, incolore et sans saveur, où la direction du parti est privée de colonne vertébrale. Quand elle dirigera le gouvernement, elle n’aura aucune velléité de produire des idées politiques ou de mener des projets de réforme, se contentant d’appliquer les orientations royales avec une littéralité déconcertante. Comme corollaire de cette culture politique de simple exécution, des technocrates de nos rangs sont propulsés à des postes de haute responsabilité politique, sans le souci de vérifier leur niveau de compétence ou d’apprécier leur épaisseur en termes d’idéologie politique. La survenance du Printemps arabe en 2011 et la victoire électorale du courant islamiste dans un cadre constitutionnel rénové, sonneront le glas de cette direction pour laisser place au terme d’un combat démocratique serré entre deux prétendants à la succession à un autre leader politique plus charismatique, mais fortement contesté à l’intérieur du parti comme à l’extérieur. Son instabilité, son populisme, son agressivité verbale et ses nombreuses bévues protocolaires et diplomatiques, le conduiront à une brouille gratuite avec les hautes instances du pays et donc par la suite à l’excommunication politique et médiatique ainsi qu’à une défaite programmée au prochain Congrès.

Bien qu’ils soient aux antipodes en termes de style politique, les deux derniers Secrétaires généraux de l’Istiqlal se partagent à parts égales un même héritage politique, celui d’un bilan commun parsemé de multiples échecs. Et ces échecs sont de cinq natures : médiatique, électorale, politique, militante et morale. D’abord, sur le plan de la communication, l’Istiqlal a perdu la bataille des médias qui ont nourri une image négative du parti. Il est vrai que la tâche leur était grandement facilitée par les nombreux manquements observés : népotisme, scandale Annajat, volatilité de la stratégie politique, discours discourtois, absence de débats d’idées, conflits de personnes à répétition, attributions douteuses de marchés publics, fuite de capitaux à l’étranger, soupçons de fortunes mal acquises… Ensuite sur le plan électoral, un message de défiance a été adressé aux dirigeants du parti par des franges entières de la société marocaine habituées à voter historiquement pour lui. Elles sont urbaines et rurales, bourgeoises et populaires, formées d’ouvriers et de cadres, d’intellectuels et d’artisans, de jeunes et de seniors. Le parti fut ainsi progressivement chassé de la gestion de la quasi totalité des régions et des grandes villes du royaume, tandis que son poids relatif dans les deux chambres du Parlement se réduisait comme peau de chagrin au profit du PJD (en 2011 et 2016) et du PAM (en 2016). La défaite est aussi politique car l’action du gouvernement El Fassi est inscrite aux oubliettes de l’histoire, tandis que l’Istiqlal sous la direction actuelle a échoué dans sa politique d’alliances en perdant la présidence de la Chambre des conseillers et en se faisant répudier unilatéralement par le PJD dans les conditions que l’on sait lors du processus de formation du gouvernement post législatives 2016. La défaite de l’Istiqlal est aussi militante car les statuts du parti ont souvent été si ce n’est bafoués, du moins remodelés selon une plasticité adaptée aux desiderata des dirigeants. Abbes El Fassi a pu ainsi exercer un troisième mandat à la tête du parti alors que les statuts dans leur version initiale l’en empêchaient, tandis que Hamid Chabat ne fut pas contraint à la démission comme il s’y était engagé en cas d’échec électoral, ni même forcé à organiser un Congrès extraordinaire pour entrevoir une sortie de crise ou à tenir le Congrès ordinaire dans les délais réglementaires. La défaite de l’Istiqlal est, enfin, morale car l’honneur du parti fut sérieusement bafoué par un scandale national où 30000 jeunes chômeurs ont été victimes de recrutements frauduleux, par des affaires de fraudes électorales ou des enquêtes impliquant des anciens ministres cités dans les rapports d’audit de la Cour des comptes ou convoqués par les équipes du pôle financier de la Brigade nationale de la police judiciaire.

Chers camarades,

Le déni de réalité ou le travestissement des faits est un moyen assuré de perpétuer les conditions de nos échecs passés, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Reconnaître nos faiblesses avec lucidité et faire éclater la vérité au grand jour, c’est préparer les conditions de nos prochains succès. Les préparatifs du 17ème Congrès donnent l’apparence d’une certaine normalité, laissant entrevoir une probable victoire du candidat dont le nom est largement cité par les medias, Nizar Baraka. Si celui-ci est un homme affable qui a su entretenir des relations cordiales avec toutes les sensibilités de l’Istiqlal, comme à l’extérieur du parti et au plus près des centres de pouvoir, il n’en demeure pas moins que sa stratégie politique est manifestement inappropriée car elle ne répond pas aux enjeux réels du moment. Je le lui dis ici avec amitié, mais avec la même franchise et la même loyauté qui ont toujours caractérisé nos relations. A vrai dire, si l’objectif est de conquérir absolument le pouvoir dans un parti évanescent sans ligne politique directrice, sans équipe de direction puissante et sous la menace permanente d’une pétaudière érigée en Comité exécutif, sa démarche aboutira sans nul doute au résultat escompté. Mais si la finalité est de redonner à l’Istiqlal ses lettres de noblesse pour le mettre en situation de servir l’intérêt général avec efficacité et de conduire le moment venu les réformes courageuses dont le pays a cruellement besoin, il est fort à craindre que les militants n’aillent au devant de grandes désillusions.

« A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire », disait Pierre Corneille dans Le Cid. Faut-il rappeler que le Congrès extraordinaire de l’Istiqlal du 29 avril dernier n’a eu pour objet unique que de modifier l’article 54 du règlement intérieur du parti pour permettre précisément au candidat des medias de concourir au poste de Secrétaire général face au candidat sortant ? Ce tête-à-tête programmé est une grossière erreur politique car il eût été plus conforme aux règles modernes de démocratie interne d’ouvrir l’éligibilité à la candidature à toutes les grandes figures du parti, qu’elles aient été membres ou pas du Comité exécutif. Il eût fallu exiger un nombre minimum de parrainages de militants pour éviter les candidatures fantaisistes et ouvrir un large espace de débats d’idées et de confrontations de projets pour rompre définitivement avec la démocratie de façade. C’est une forme de démocratie censitaire qui a été au contraire privilégiée, organisant les conditions de passage d’un leadership populiste à un leadership familial et patrimonial. Un retour en quelque sorte à l’ADN originel du parti. Avec des statuts et un règlement intérieur dignes d’une époque désuète, l’émergence au Maroc d’un Matteo Renzi, d’un Justin Trudeau ou d’un Emmanuel Macron relève finalement de l’utopie ! La composition du corps électoral chargé d’élire le Secrétaire général aggrave davantage cette situation surannée, puisque cette tâche incombe aux 1000 membres du Conseil national, eux mêmes élus dans le cadre des Congrès locaux ou des organisations affiliées au parti où des roitelets et des  « roitelettes » suffisamment argentés et généreusement incultes désignent leurs affidés et écartent les intellectuels et les hauts cadres des régions et villes du royaume. Autrement dit, un système électoral pernicieux qui appauvrit intellectuellement le parti, atomise le pouvoir, fragilise la direction du parti et l’expose à la pression, aux exigences et aux menaces de baronnies locales aux vues étriquées mais aux appétits aiguisés.

Il est urgent pour l’Istiqlal de réécrire ses statuts et son règlement intérieur pour les inscrire dans la modernité. L’enjeu est de répondre aux attentes des citoyens, d’asseoir les bases d’une démocratie interne renforcée et de favoriser l’expression pluraliste des idées politiques émanant de l’élite du parti. Le pouvoir d’élire le Secrétaire général doit être transféré du Conseil national aux dizaines de milliers de militants et aux centaines de milliers de sympathisants du parti et toutes les entraves juridiques ou organisationnelles à la candidature doivent être levées afin de favoriser le renouvellement des élites politiques. Une primaire basée sur un scrutin majoritaire à deux tours est nécessaire. La collecte des votes par les moyens numériques doit être aménagée. Il faudra aussi faciliter aux candidats la possibilité de transmettre leur programme aux adhérents du parti et organiser des débats internes et publics, comme il s’agira de donner une exposition nationale et internationale d’envergure par tous les moyens de communication audiovisuels, écrits et numériques au débat du second tour entre les deux candidats finalistes. Si les militants font ce choix de la modernité et de la démocratie, je serais, pour ma part, totalement disposé à présenter un projet pour le parti et une vision sur tous les sujets qui intéressent les Marocains, qu’il s’agisse de la modernisation des institutions politiques, de la mise à niveau de l’éducation nationale, de la santé publique et de la justice ou de la réforme de l’Etat et des administrations publiques nationales et territoriales, en passant par la réforme du code pénal, du droit à l’héritage, à l’avortement et aux relations libres entre adultes consentants, le renforcement des libertés individuelles et collectives, la liberté de conscience et du culte, la politique culturelle, la politique économique, la politique fiscale, la politique monétaire, la politique budgétaire, la politique sportive ou la diplomatie. Mais Hamid Chabat, Nizar Baraka et d’autres s’ils en ont la volonté et la capacité, doivent se soumettre à ce nécessaire exercice démocratique dans le cadre de débats contradictoires pour que le choix des militants et des sympathisants soit suffisamment éclairé. C’est au prix de cette nouvelle culture démocratique -dont les germes sont établis dans l’œuvre de nos fondateurs- que l’Istiqlal pourra véritablement entrer dans l’ère de la modernité et que son futur Secrétaire général pourra jouir de la légitimité et de la crédibilité qui siéent à cette fonction.

Les crises multiformes de l’Istiqlal ne seront pas résolues par des discours mémoriels ou des manœuvres d’appareils, mais par des actes de courage politique et de responsabilité militante. Nous, militants de l’Istiqlal, nous devons faire entendre notre voix, nous devons avoir l’audace de l’initiative et exiger que le 17ème Congrès ne soit pas un autre rendez-vous manqué avec l’histoire. Mais il n’y a pas de renaissance sans réformes, comme il n’y a pas de démocratie sans vérité et sans pluralisme. Nous devons refuser les scénarii pré-écrits. Il ne dépend que de nous, les militants, les vrais militants, que les intelligences de notre parti commencent, enfin, à se rapprocher et à envisager un destin commun bâti sur la confiance et la responsabilité. Ayons confiance en notre énergie collective. Ayons de l’audace et agissons ensemble pour notre famille politique et notre pays.

Mohammed Benmoussa
Membre du Conseil national de l’Istiqlal

Medias24, le 16 septembre 2017

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